De la Mauritanie aux Seychelles, les Américains tissent en toute discrétion un vaste réseau de bases militaires. Objectif : surveiller les organisations terroristes, lutter contre la piraterie et assurer la sécurité des compagnies pétrolières.
Dans le ciel azuré du Niger ou du Tchad, un petit point blanc apparaît. Un vrombissement de moteur se fait à peine entendre. Il ne s'agit ni d'un avion de ligne à 10 000 mètres d'altitude ni d'un chasseur dont la vitesse et le bruit auraient été remarqués depuis longtemps. Il s'agit d'un simple appareil de tourisme - un Pilatus PC-12, pour être précis. Sans marquage particulier, ce petit avion de fabrication suisse, dont le principal atout est justement de passer inaperçu, est en réalité loin d'être comme les autres. Bourré d'électronique et de caméras, il appartient à une flotte d'une vingtaine d'autres dont la principale mission est de quadriller les zones où sévissent les groupes identifiés comme terroristes Boko Haram, Al Qaida au Magreh islamique (Aqmi), Armée de résistance du Seigneur (LRA), Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (Aqpa) et Shebab. Outre leur équipement, les Pilatus PC-12 et autres PC-6 ont comme particularité d'appartenir à l'armée des États-Unis. Celle-ci dispose désormais, sur un territoire allant de l'océan Atlantique à l'océan Indien, d'une dizaine de bases à partir desquelles elle mène en toute discrétion une surveillance très serrée afin de repérer les déplacements de ces formations jugées dangereuses.
L'existence de ce réseau discret de bases a été révélée le 14 juin par le Washington Post. Selon le quotidien américain, elles sont supervisées par les forces des opérations spéciales, mais gérées en grande partie par des sociétés privées (lire encadré p. 12). L'une des plus importantes en termes stratégiques est celle d’Ouagadougou, implantée dans la partie militaire de l'aéroport international. Une soixantaine d'Américains y travaillent le plus discrètement possible pour entretenir des Pilatus PC-12 qui sillonnent le ciel du Sahel et du Sahara. Leur rôle est devenu encore plus vital depuis que le nord du Mali est tombé entre les mains des islamistes et du mouvement national pour la libération de l’Azawa.
Pizzéria
La présence à Ouagadougou ne date pas d'hier. Selon une source militaire jointe par Jeune Afrique dans la capitale burkinabè, elle remonte à 2008 et au coup d'État, à Nouakchott, de Mohamed Ould Abdelaziz. « Les Américains ne pouvaient plus mener leurs opérations depuis la Mauritanie, explique un officier burkinabè qui a souhaité conserver l'anonymat. Ils se sont rabattus sur le Burkina. » Un pays que Washington juge stratégique au vu de sa position géographique et dont les diplomates américains ne cessent de louer la stabilité. Au fil des ans, Blaise Compaoré a en effet su gagner leur confiance. Dans les câbles diplomatiques américains révélés par WikiLeaks en 2011, le président burkinabè est décrit comme un allié de poids. En juillet 2009, un de ces câbles rapporte que le ministre de la Défense de l'époque, Yéro Boly, a proposé une zone retirée de la base aérienne de Ouagadougou pour rendre encore plus discrète la présence des avions américains. « Le problème n'est pas la présence de ces avions », aurait indiqué le ministre. La discrétion est toujours de mise. « No comment », répond un proche collaborateur du président.
Collecte de renseignements bombardement ciblés, chasse à l'homme...
La question de la présence de soldats occidentaux dans le pays (qu'ils soient français ou américains) dérange au plus haut point. « Il faut nous comprendre, indiquait il y a quelques semaines un conseiller de Compaoré. Les gens d'Aqmi lisent la presse. Quand nous négocions la libération d'otages, ils nous en parlent. Cela ne facilite pas notre tâche. » Aujourd'hui, les Américains sont identifiés à Ouaga. Ils aiment notamment fréquenter une pizzéria située au cœur de la ville. Mais peu de Burkinabè savent ce qu'ils font ici. Officiellement, « de l'humanitaire », indique un responsable public. La tension qui règne dans le Nord malien incite aussi le Pentagone à renforcer sa présence en Mauritanie. Initialement implantée à Nouakchott, la base a été fermée après le coup d'État du 6 août 2008. Actuellement, affirme le Washington Post, les Américains auraient débloqué plus de 8 millions de dollars pour rénover une base proche de la frontière malienne et mener des opérations de surveillance conjointes avec les forces mauritaniennes.