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L’essayiste malienne, Aminata Dramane Traoré, et l’enseignante française, Nathalie M’Dela-Mounier viennent de signer "L’Afrique mutilée" (Taama Editions, juin 2012, 63 pages), pour démontrer que la crise que vit le Mali est intimement liée au "désordre" créé par le néolibéralisme, offrant ainsi une lecture éloignée de celle qu’en donnent les médias occidentaux.
Ce "texte poético-politique" est une "occasion de ne pas rester dans la posture d’une observatrice", écrit Nathalie M’Dela-Mounier dans la postface titrée "Ensemble". D’où le refrain qui sonne comme un leitmotiv : ''Nous sommes mille et une femmes (maliennes) debout". Des femmes "qui refusent d’être des bêtes de somme de l’économie de marché" et se dressent pour "dire ce que les parrains africains et internationaux de la +démocratie+ ainsi que les rapports d’experts savent si taire".
Ce que ces accusés d’en haut taisent à la majorité silencieuse c’est que, relève Aminata Dramane Traoré, "le lien entre le chaos malien et le désordre mondial est parfaitement clair". "Il impose un débat national de fond sur les enjeux macroéconomiques, géopolitiques et stratégiques qui tendent à faire de la bande sahélo-saharienne une poudrière".
Le Mali, insiste-t-elle, "est une parcelle de l’Afrique violée, mutilée, telle une femme dont les entrailles ouvertes offrent pétrole, uranium, gaz naturel, coltan, or…aux prédateurs". "C’est dire jusqu’à quel point une excision – celle des femmes, qui défraie la chronique – peut en cacher une autre : le pillage du continent", poursuit Aminata Traoré.
Dans la préface, très justement intitulée "Besoin de vérité et de justice", l’essayiste malienne écrit : "L’inaudibilité de nos voix, quand elles ne confortent pas les thèses féministes et libérales sur notre situation, justifie un tel parti pris politique et pédagogique".
Les deux auteurs estiment qu’il est "grand temps de savoir et de partager ce qui se passe et de partager le plus largement possible la compréhension de ce processus qui continue de sécréter les inégalités, la pauvreté, la faim et la guerre". Pour dépasser la lecture simpliste qu’en donnent des élites politico-médiatiques démasquées dans leur défense d’intérêts de clans en quête de toujours plus de pouvoir et de ressources.
Le problème, relève Aminata Dramane Traoré, c’est que les Africains se laissent souvent persuader que l’Occident a le monopole du droit et de la justice et qu’ils ne savent pas comment s’y prendre.
L’ancien ministre malien de la Culture explique que ce qu’elle défend le plus c’est "le Droit des peuples spoliés et leurrés par le +développement+ et la +démocratie+ qui ne sont que mirages, parce que conçus, financés, orchestrés et arbitrés par des acteurs lointains et souvent indifférents aux conséquences de leurs décisions".
Il s’agit, avec ce livre à la taille modeste, mais au contenu dense, "d’informer, de donner des clés d’accès à la compréhension du monde, mais aussi d’aider à ce que chacun puisse s’exprimer dans sa langue véhiculant sa culture, avec ses propres mots et concepts, afin d’avoir une grille de lecture du monde lui permettant d’être celui qui agit et non quelqu’un qui subit".
Nathalie M’Dela-Mounier qui pose ce préalable, souligne que le Mali est "emblématique". "Il est le siège de tous les fantasmes, angoisses et irritations de l’Occident, au premier plan de la France (…), le risque brandi d’une énième guerre fratricide, ethnique ou religieuse, toujours la même antienne appliquée à l’+Afrique maudite+".
En réalité, "l’analyse est fausse et tronquée à dessein", soutient-elle. "Les véritables entraves à la démocratie, par et pour le peuple, se situent à des niveaux où nos bulletins de vote d’Africains ne sont d’aucune utilité", prolonge Aminata Dramane Traoré. Pour elle, il faut "réinventer le sens du vote, la fonction des institutions, les rôles et les responsabilités des actrices et des acteurs dans la seconde libération de l’Afrique".
"Il est grand temps de dire aux mauvais médecins qui sont au chevet du continent malade, là où nous avons le plus mal, de nommer la violence de la mondialisation capitaliste et d’explorer les remèdes qui nous conviennent le mieux…"
C’est sous ce rapport que se trouve la pertinence du point de vue de femme que défend Aminata Traoré : "Pourquoi faut-il que nos corps de femmes, culturellement marqués par le couteau de l’exciseuse, suscitent plus d’indignation et de condamnation que nos vies et celles de nos enfants, saccagées durant les trois dernières décennies de libéralisme sauvage, par le couperet de l’ajustement structurel et, à présent, par les guerres de convoitises vis-à-vis de nos richesses".
Il appartient aux femmes du Mali et d’Afrique, en raison du "lourd tribut" qu’elles payent depuis la traite négrière au système capitaliste, de "démontrer son immoralité, son inhumanité puisque, d’une main, il pille et, de l’autre, fait semblant de +protéger+ les populations civiles".
Aminata Traoré et Nathalie M’Dela-Mounier fixent le début du changement (de la libération) au jour où les peuples d’Afrique seront "véritablement libres" de "penser le changement de l’intérieur" de leurs sociétés, "d’en définir le contenu, les moyens et le rythme". "Nous voulons et pouvons prendre en charge nos corps marqués et nos esprits embrouillés, parce que pollués par les fausses promesses de libération, sciemment confondues avec libéralisation économique", écrivent-elles.
Le livre revient sur les conséquences sociales des Politiques d’ajustement structurel (PAS), appliquées sous la dictée des institutions de Bretton Woods, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. La survie, pour "les principales victimes des PAS, en l’occurrence les femmes", passe par des arbitrages permanents, entre une dépense et une autre.
Pour les auteurs du texte, divisé en quatre chapitres, les femmes maliennes et africaines doivent revendiquer "l’initiative de la "démarchandisation" de leurs sociétés en donnant une impulsion nouvelle et originale à la participation politique, la leur et celle des hommes".
Pour amorcer le changement, il y a lieu de "remettre en question la logique du profit et l’enrichissement facile et rapide", en revendiquant des valeurs non marchandes, non guerrières et à contribuer à l’éveil des consciences quant aux conséquences de ces comportements pour les femmes et le Mali tout entier".
Vingt ans après ce que des "politistes" ont appelé le "printemps démocratique" africain, le constat d’Aminata Traoré et Nathalie M’Dela-Mounier est implacable : "L’offre de démocratie de la +communauté internationale+, qui s’est invitée dans notre quête d’alternative, ne répond en rien à notre besoin de vérité, de justice et de dignité’".
"La démocratie, l’Etat de Droit et la gouvernance de soi sont des enjeux politiques, institutionnels, économiques, sociaux et culturels qui supposent le désir de vivre ensemble, en ayant des repères et des valeurs en partage", soutiennent l’essayiste et l’enseignante. Parce que "les sociétés humaines ont toutes leurs propres expériences de la gestion du pouvoir, de son mode de transmission ainsi que des valeurs qui leur servent de repères et de garde-fous contre les abus et les dérives. Et les choses ne sont ni figées ni simples".
Ce chantier de reconstruction de "relations nouvelles entre hommes et femmes, gouvernants et gouvernés, aînés et cadets" est "gigantesque, mais la tâche est exaltante" tant il est vrai que "le développement, pour revêtir son sens, devra, dans cette perspective, satisfaire les besoins essentiels de ces hommes et de ces femmes".
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